mercredi 15 juin 2016

La méditation à l'école est elle une réponse à la violence ?

J’ai trouvé dans le témoignage de Pascale un très bel exemple de ce que peuvent apporter la méditation et la communication non violente à l’école.
Cette démarche est encore peu connue des parents et des enseignants : Pascale nous ouvre la voie vers des méthodes sereines et efficaces d'apaisement.

Voici l'histoire d'Anthony…

D’autres témoignages sont consultables sur la page de la maison de l'inspir (Noisy-le-grand).

L’histoire d’Anthony

Anthony était un garçon de 10 ans déjà très costaud. A cette époque, il avait déjà à son actif le racket d’un enfant qui avait dû quitter l’école et de très nombreuses bagarres. Il était impressionnant. Il passait la plupart de ses récréations dans un couloir face au bureau de la directrice. Ce n’était pas très légal mais on ne savait plus quoi en faire.

Ce vendredi là à 13h, je m’étais proposée d’accueillir un groupe de 6 garçons qui avaient perdu tous leurs points de comportement sur leur «permis» depuis les 15 derniers jours. Les plus terribles de l’école. J’étais sensée leur rappeler les règles de conduite, les sermonner, leur donner à faire quelques lignes d’écriture; n’importe quoi qui puisse «corriger» leur comportement !
Anthony est arrivé en retard. En ouvrant la porte, droit dans ses bottes, il a annoncé la couleur : « Moi, les maîtresses, j’en ai rien à foutre. Je n’obéis qu’à Dieu ! A mon père, et encore..... ». A suivi un discours où il était question d’Allah et de sa grandeur. Je suis restée scotchée. J’avais l’impression qu’une radio extrémiste diffusait ses émissions par sa bouche! Il n’avait que 10 ans. J’étais fascinée et j’ai juste écouté. A vrai dire, je ne savais pas quoi faire d’autre. Je n’avais aucune envie d’entrer dans un conflit idéologique frontal, alors j’ai respiré et j’ai écouté calmement, me demandant vaguement comment j’allais pouvoir me sortir de cette situation hors contrôle. Les autres enfants assistaient à la scène, aussi muets que moi.
Après un long moment d’écoute - et de solitude - , Anthony s’est soudain arrêté et a regardé les autres enfants. Il a déclaré se tournant vers ses camarades : «Bon, vous autres! Maintenant qu’elle m’a écouté, on va l’écouter!». Et il s’est assis parmi nous. Je ne cache pas le soulagement que j’ai ressenti à ce moment là...

J’ai alors proposé d’échanger sur leurs ressentis dans leur corps juste avant d’avoir envie de se bagarrer. Anthony, du haut de sa longue expérience, nous a expliqué : «Moi, ça commence dans le ventre. Après, ça monte, ça monte comme ça... et quand ça arrive dans ma tête, ça explose et je sais plus ce que je fais !».

D’autres se sont exprimés et j’ai proposé une méditation.
A ce moment là, Sofian est intervenu : « Moi je sais ! C’est trop bien!».
Je connaissais bien Sofian pour l’avoir rencontré de nombreuses fois dans le couloir à des heures où il était sensé être en classe. Il pestait contre sa maîtresse et contre toutes les injustices dont il se sentait la victime.
J’avais pris plusieurs fois une minute par ci par là avec lui. Je lui avais expliqué comment on pouvait se calmer en appuyant sur un endroit “magique” de sa main, avec le 4ème doigt. Je m’asseyais calmement à côté de lui une minute dans le couloir et je reprenais mon travail.
Sofian donc, visiblement satisfait de sa science méditative, a expliqué aux autres comment faire. Je l’ai laissé partager et je me suis mise en méditation. Le silence s’est installé et très rapidement, il s’est fait de plus en plus intense, écrasant les cris des enfants dans la cour. J’ai noté tout ça avec surprise et j’ai relevé au bout d’un long moment discrètement un oeil; j’ai vu des enfants calmes, le corps et l’esprit détendus et apaisés.
Peu à peu, ils ont rouvert les yeux et les commentaires ont fusé.
Anthony : «Trop bien! On peut le refaire la semaine prochaine??!».
Oups ! Ce n’était pas prévu. N’étaient-ils pas sensés ne pas avoir envie de revenir ?
Antoine : «Maîtresse, c’était le paradis!!».

Anthony m’a demandé dans les jours qui suivent de pouvoir renouveler l’expérience. Il en a parlé à sa maîtresse et l’on a convenu que de toute façon, étant privé de récréation et n’ayant aucune autre solution, je pouvais bien faire de la méditation avec lui deux fois par semaine pendant la récréation de l’après-midi, dans la bibliothèque libérée pour la circonstance.
Un jour, après la méditation, il m’a demandé si je pensais qu’il était fou. J’ai répondu que je ne voyais pas les choses comme ça. Je pensais qu’il y avait des gens qui souffraient plus ou moins; que des gens «pas fous du tout», ça s’appelait des sages et que je n’en connaissais pas beaucoup. Un ou deux, pas plus ! Ma réponse a eu l’air de le soulager.

Une autre fois, j’ai représenté son esprit sur une feuille de papier. L’ayant vu trop souvent rejeter la responsabilité de ses colères sur les autres, j’avais dans l’idée de lui faire comprendre que sa colère était déjà en lui. J’avais dessiné un cercle divisé en deux par une ligne. La moitié supérieure du cercle représentait sa conscience habituelle et la moitié inférieure représentait son inconscient où figuraient ses «graines de colères». 
Je lui ai expliqué ensuite comment, dans certaines circonstances qui déclenchaient sa colère- dans la cour, avec les autres enfants par exemple - ses graines, normalement “cachées” étaient arrosées et grandissaient, grandissaient… Avant la fin de mon explication, il m’a arraché le crayon des mains et a dessiné un énorme gribouillis dans sa conscience habituelle pour bien me signifier ce que cette graine devenait, une fois remontée à la surface !

Une autre fois encore, toujours après la méditation, je lui disais qu’il avait beaucoup de charisme. Il m’a demandé ce que ça voulait dire. J’ai expliqué et j’ai ajouté : «avec le charisme, on peut faire le meilleur comme on peut faire le pire.».
A cet instant, il m’a regardé intensément et m’a demandé avec beaucoup de sincérité : «Comment on fait le meilleur ?». Je n’ai pas su lui répondre. J’étais profondément touchée.

J’ai vu alors toutes les personnes actuellement enfermées dans des prisons qui avaient été des enfants comme Anthony; des personnes qui voulaient faire le meilleur mais qui ne savaient pas quoi faire de leurs émotions de colère qui les submergeaient régulièrement; et puis, à un moment, leur vie avait basculé.
J’ai vu aussi Anthony en prison; parce qu’en toute logique, vivant dans l’environnement où il vivait et avec les colères violentes et régulières qu’il manifestait, son avenir semblait tout tracé.
J’ai baissé la tête.
Je me suis vue, représentante d’un système éducatif, incapable de répondre à son appel à l’aide.
J’ai senti l’impuissance et la honte en moi.

Cet enfant m’a beaucoup touchée. Il m’a beaucoup appris sur le fonctionnement de l’esprit et de la colère; il illustrait parfaitement les enseignements sur la pleine conscience que j’avais reçus.

Ce témoignage de Pascale, ex-professeur des écoles, provient de la page de la maison de l'inspir (Noisy-le-grand).

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